Au cours de son cheminement artistique, Veljko Vidak sest éloigné peu à peu de tout contexte historique, actuel ou identitaire pour approfondir sa recherche dans le sens de lexpérience intime. Du drame de la guerre (Peace and war) à une réflexion sur les idéologies déchues (Révolution des Caméléons), il a ensuite dilué la notion de mémoire et didentité au cours de son projet Mimicry puis lors de sa dernière exposition, Distances, centrée sur limage de létranger.
Tout en travaillant progressivement et parallèlement à de courts films qui font écho à lensemble des tableaux quil réalise, il semble quau travers de ce dernier projet, Hunting Geist, il ait atteint une conscience pleine du médium de la peinture (« archaïque et magique », comme il le définit lui-même) afin den accréditer les pouvoirs : créer linstant pour le rendre pérenne, scruter linvisible et figurer le plus profond de lintime pour rejoindre la mémoire subjective de luniversel.
Le thème, ici, est à la fois le plus petit et le plus grand des dénominateurs communs de lhumain, il est celui de la tension entre lhomme et le mystère du monde, celui de la chute intérieure qui peut avoir lieu quand on sy confronte.
Dun tableau à lautre, un homme tombe, mais sa chute est sans fondement et elle naboutit pas, elle est sans « avant » ni « après », elle est la chute originelle et éternelle dans son prolongement et son recommencement, celle dIcare, celle dAdam et Eve, celle de la pierre de Sisyphe, celle de la condition humaine.
Et cet homme statufié dans sa chute nous entraîne dans une perception de lunivers dont les repères se troublent, vacillent ou disparaissent tout à fait. Visible et invisible se mêlent comme pour se dévorer lun lautre. Dans cette lutte qui le grandit, le centre, lisole, laccole au pied du mur ou au bout dune jetée, lhomme sest figé dans ce qui pourrait être un état de grâce.
Car il plie, mais résiste à cette force invisible par la sublimation de sa chute dans limmobilité, jamais il nest ni ne sera à terre, tandis que lentour labsorbe, lattaque, le cerne, lobserve avec indifférence ou impuissance. Mais parfois, les lignes dhorizon semblent sincliner, elles aussi, dans le sens de la chute. Ailleurs encore, cest lespace environnant qui tourbillonne dans un début de néant.
Lhomme a-t-il finalement entraîné le monde dans son abîme ? Ou est-ce le monde qui précipite linclinaison de cette présence humaine trop fière delle-même ? Et lhomme, dans son unité de solitude, où puise-t-il la force pour tenir debout, dans des centres de gravités déséquilibrés ?
Et pourtant, rien de dramatique ne se dégage de ces tableaux : pas de drame mais une tragédie silencieuse. On est loin de la « trop bruyante solitude » dont parle Bohumil Hrabal dans son roman éponyme et qui sourdait avec violence des tableaux de Révolution des caméléons. Si lon accepte, ici, de saventurer à lintérieur du cadre, il semblerait quon entende soudain le silence, un silence dune infinie douceur, celui dune tragédie acceptée qui a emporté lhomme et son univers dans une sorte dapesanteur. Un état poétique.
Isolée dans son essence, la chute peut devenir renaissance.
Texte écrit par Laetitia Boisdron